L’adolescence face au pouvoir
Quand l’autorité oublie de protéger
Ce que je vais vous proposer est une lecture personnelle. Elle n’engage que moi. Je l’aborde à travers le Transposé Familia, mon modèle de lecture des places et des relations que nous pouvons rejouer au-delà de notre famille.
Je voudrais partir d’une question qui me touche profondément : que devient un adolescent lorsque ceux qui sont chargés de le protéger commencent à avoir peur de lui ?
À cet âge, une voix cherche sa place. Elle peut être maladroite, trop forte, brusquement interrompue par les larmes. Elle peut aussi être précise et percevoir une injustice que les adultes ont fini par ne plus regarder. Mais elle doit franchir quelque chose de difficile : devenir une voix à soi, devant ceux dont on dépend encore.
L’adolescent se détache. Et, dans ce mouvement, il reste vulnérable. Il peut vouloir quitter la maison et avoir besoin, le soir même, de vérifier que quelqu’un l’attend. Il peut refuser une décision tout en espérant que la relation survive à son refus. Cette tension mérite d’être accompagnée. Grandir demande de pouvoir s’éloigner sans vivre chaque pas comme une perte d’amour ou de sécurité.
L’adolescence est une période de transformations physiques, émotionnelles et sociales. La qualité des relations et la présence d’un environnement protecteur comptent dans cette traversée. Nous le savons. Pourtant, dans certaines situations, nous demandons à un jeune de montrer une stabilité que son entourage ne lui a pas suffisamment permis de construire.
On lui explique qu’il doit se projeter. Mais il regarde l’avenir et cherche une place où vivre. On lui demande de prendre ses responsabilités. Mais les décisions qui le concernent arrivent parfois déjà prises. Il voudrait apprendre à participer, et découvre qu’on attend surtout de lui qu’il accepte.
Il peut alors y avoir, dans sa colère, cette question très nue : « À quel moment est-ce que ma vie commence à m’appartenir ? »
Une mobilisation lycéenne porte des revendications qu’il faut examiner pour elles-mêmes. Un jeune peut contester une décision parce qu’elle est injuste, parce qu’elle dégrade ses conditions d’études ou parce qu’il en comprend les conséquences. Sa parole politique a une valeur propre. Mon regard sur les dynamiques inconscientes vient explorer la relation au pouvoir, sans retirer cette valeur à ce qu’il dit.
Avec le Transposé Familia, je propose de regarder comment une relation présente peut reprendre la forme d’une relation ancienne. Devant une autorité, nous pouvons retrouver la place de celui qui devait se taire, de celui qui devait prouver qu’il méritait d’être entendu, ou de celui qui n’avait d’autre issue que l’affrontement.
Cela peut se jouer chez le jeune. Cela peut aussi se jouer chez l’adulte qui exerce le pouvoir.
Il suffit parfois qu’un adolescent dise « je ne suis pas d’accord » pour qu’un adulte entende « vous ne comptez plus ». La demande de dialogue devient, dans son vécu, une attaque. Il répond alors à sa propre blessure davantage qu’à la situation. L’institution lui donne les moyens d’imposer cette réponse, et sa peur peut prendre la forme d’une décision officielle.
Lorsque je parle d’un pouvoir qui manque de maturité, je parle de cette difficulté à rester responsable de ce que l’on ressent. Une fonction, un titre, des années d’expérience peuvent coexister avec une grande fragilité devant la contradiction. La maturité se reconnaît aussi dans la capacité à entendre une parole qui nous dérange sans chercher immédiatement à faire taire celui qui la porte.
Je crois qu’une autorité commence à perdre sa fonction protectrice lorsqu’elle charge les plus jeunes de la rassurer. L’adolescent doit alors faire attention à la colère de l’adulte, ménager sa susceptibilité, éviter de le déstabiliser. Il devient responsable de l’équilibre de celui qui devrait l’aider à construire le sien. Dans mon cadre de lecture, nous retrouvons là quelque chose de la parentification.
À l’échelle collective, cela peut donner cette exigence implicite : « Soyez suffisamment calmes pour que nous puissions nous occuper de vous. » Mais que fait-on de ceux qui ont précisément besoin d’aide pour retrouver ce calme ? À qui confions-nous leur désarroi lorsqu’il se manifeste d’une manière qui nous embarrasse ?
La comparaison avec la famille demande de la précision. Les citoyens n’appartiennent pas à l’État. Les gouvernants ne sont pas leurs parents. Je parle d’une place symbolique : celle d’une autorité dont on attend un cadre fiable, et qui dispose de moyens très supérieurs à ceux des jeunes auxquels elle s’adresse. Cette différence de pouvoir crée une responsabilité particulière.
Dans une famille, l’émancipation d’un enfant peut inquiéter celui qui confond encore aimer et garder près de soi. Dans une institution, une parole autonome peut inquiéter ceux qui confondent leur légitimité avec l’absence de contestation. Le jeune éprouve alors quelque chose de douloureux : son désir d’exister est reçu comme un danger.
Imaginez maintenant un lycéen qui cherche, depuis des mois, à parler de ce qu’il traverse. Il essaie une première fois. On lui répond trop vite. Il renonce. Un jour, il recommence, mais la personne à laquelle il s’adresse n’a pas de temps, ou pas les moyens de l’aider. Son problème demeure. Puis sa colère devient visible, devant une grille, au milieu d’autres jeunes. À cet instant, une réponse peut arriver très vite.
Quel enseignement retire-t-il de cette différence ?
Il peut apprendre que sa détresse ne suffit pas à mobiliser les adultes, alors que le désordre y parvient. Il peut comprendre qu’on ne le voit vraiment qu’au moment où il dérange. Et cette expérience risque de peser sur la manière dont il cherchera, ensuite, à obtenir une réponse.
Je m’interroge sur ce moment où une société découvre l’urgence d’intervenir, après avoir laissé si longtemps des besoins sans réponse. Le comportement est devenu impossible à ignorer. Tout ce qui l’a précédé reste moins visible. On peut rétablir le calme dans une rue sans avoir rendu le lendemain plus habitable pour les jeunes qui s’y trouvaient.
Dans cette situation, la répression excessive peut refermer une boucle. Le jeune se sent méprisé, il durcit sa parole. L’autorité se sent menacée, elle durcit sa réponse. Chacun rencontre alors ce qu’il redoutait et peut y voir la confirmation de ce qu’il pensait déjà de l’autre. Le conflit finit par occuper toute la relation. La question de départ s’éloigne.
Les responsabilités restent pourtant différentes. Les jeunes ont à répondre de leurs actes. Mais ceux qui disposent du pouvoir public ont aussi à répondre de l’usage qu’ils font de leur force. Il leur appartient de garder le discernement nécessaire pour distinguer une opposition, une détresse et un danger immédiat.
Protéger peut demander d’arrêter un acte violent. Un cadre doit permettre à chacun de rester en sécurité. La question porte sur la façon d’intervenir, sur la proportion de la réponse et sur ce qui se passe après. Un adolescent peut être confronté aux conséquences de son geste tout en restant une personne dont l’avenir mérite notre attention. L’humilier laisse une tout autre trace.
Devant ses pairs, la honte peut devenir particulièrement difficile à porter. Le groupe compte beaucoup à cet âge. Un jeune peut s’y sentir reconnu, y trouver le courage de parler, et parfois se laisser entraîner au-delà de ce qu’il aurait fait seul. Une autorité qui cherche seulement à le faire céder en public risque de rendre le retour au dialogue plus coûteux pour lui.
La maturité d’un pouvoir se voit aussi dans sa manière de laisser à l’autre une possibilité de revenir. Une conversation peut reprendre lorsqu’un jeune n’a pas à renoncer à toute sa dignité pour y entrer.
Mais l’accompagnement commence bien avant ce face-à-face. Il commence lorsqu’un adulte peut écouter assez longtemps pour comprendre. Lorsqu’une difficulté psychique trouve un lieu d’accueil accessible. Lorsqu’une orientation scolaire se construit avec le jeune, et que ses possibilités réelles sont prises au sérieux. Il demande du temps, des professionnels disponibles et une continuité. Une parole généreuse ne remplace pas les moyens qui lui permettraient de devenir vraie.
Je crois que la prévention contient une forme discrète de respect. Elle accorde de l’importance à ce qui n’a pas encore fait de bruit. Elle reconnaît à une vie sa valeur avant que son mal-être ne devienne un problème pour les autres.
Le droit des jeunes à être entendus sur ce qui les concerne est reconnu. L’enjeu est de leur faire vivre cette possibilité. Un échange où rien ne peut être discuté, où aucune réponse n’est attendue et où aucune décision ne peut être réexaminée risque de leur apprendre que la participation est un décor. Une rencontre sincère peut, au contraire, leur permettre de comprendre un désaccord et de poursuivre leur engagement sans perdre confiance dans toute relation avec l’institution.
La dimension spirituelle de cette question, pour moi, tient à la manière dont nous regardons la vie qui nous est confiée. J’emploie le mot « âme » pour nommer cette profondeur d’un être que son comportement visible ne résume pas. Devant un adolescent en colère, cette profondeur demeure. Il a une histoire, un monde intérieur, un avenir encore largement ouvert. Le pouvoir agit sur cet avenir, parfois bien au-delà de ce qu’il mesure dans l’instant.
Exercer une autorité demande alors une forme d’humilité. Accepter que l’autre grandisse vers quelque chose que nous n’avons pas prévu. Reconnaître que notre inquiétude ne nous donne pas tous les droits sur lui. Supporter de ne pas être approuvé, tout en continuant à prendre soin de la relation et de ce qui nous incombe.
Cette humilité est exigeante. Elle nous oblige à rencontrer nos propres blessures. Celui qui a appris enfant que toute désobéissance menaçait l’amour peut éprouver une grande peur devant une parole libre. Dans la lecture que je propose, prendre conscience de cette peur permet de commencer à la distinguer de la responsabilité présente. L’adolescent devant nous n’a pas à payer pour ce que nous avons traversé.
Un pouvoir capable de cette distinction pourrait dire : « Votre opposition me dérange. Je vais pourtant écouter ce qu’elle contient. » Il pourrait reconnaître une carence sans perdre sa fonction. Il pourrait expliquer une limite et rester disponible pour la discussion. La réparation deviendrait une manière d’exercer sa responsabilité.
Dans le Transposé Familia, je vois là une possibilité de quitter une place ancienne. Le jeune n’est plus obligé de devenir l’ennemi de l’autorité pour sentir qu’il existe. L’adulte peut laisser grandir une liberté qu’il ne contrôle pas entièrement. Leur relation devient capable de contenir un désaccord.
Je pense à ce que nous emportons de l’adolescence. Une phrase peut rester longtemps en nous. Le souvenir d’un regard aussi. Celui d’un adulte qui nous a vus au pire de notre colère, et qui a continué à nous parler comme à quelqu’un dont il attendait quelque chose de bon. Cette expérience peut devenir un appui intérieur, bien après la fin de la conversation.
Une société laisse, elle aussi, de tels souvenirs. Les jeunes se rappelleront la manière dont elle les a accueillis lorsqu’ils ont commencé à lui répondre. Ils en tireront quelque chose de leur propre valeur, de la possibilité de faire confiance, de la place qu’ils peuvent prendre parmi les autres.
Alors, avant de demander à une jeunesse de mieux maîtriser ce qu’elle exprime, je voudrais que le pouvoir regarde ce qu’il lui a offert pour apprendre à le faire. Et qu’il accepte cette responsabilité simple, immense, que je place au cœur de toute fonction protectrice :
« Vous pouvez grandir. Votre place parmi nous ne dépend pas de votre silence. » 🫶MF🫶