Ce qui me bouleverse dans le suicide d’un enfant ou d’un adolescent, ce n’est pas seulement qu’il ait voulu mourir. C’est qu’à un moment donné, vivre lui ait paru plus insupportable que mourir. Et je crois que c’est là qu’il faut commencer. Pas par le geste. Pas par la sidération qu’il provoque chez ceux qui restent. Mais par cet endroit intérieur où un être encore si jeune ne voit plus aucune autre façon de faire cesser ce qu’il ressent. Parce que, de mon point de vue, un enfant qui se suicide ne veut pas forcément mourir. Il veut que quelque chose s’arrête. Il veut sortir d’une souffrance devenue tellement envahissante qu’elle a fini par prendre toute la place. Et lorsqu’il ne voit plus aucune issue, la mort peut lui apparaître non pas comme un désir, mais comme la seule porte encore visible. C’est à cet endroit que mon regard, à travers le Transposé Familia et le Transposé Totallis, vient poser une autre question. Et si toute cette souffrance n’avait pas commencé avec lui ? Je ne parle pas ici d’une vérité médicale ni d’une explication unique. Je parle du cadre à partir duquel je travaille et j’observe les humains : celui d’un être qui arrive au monde dans une histoire déjà commencée. Nous naissons dans une famille qui existait avant nous, avec ce qu’elle a aimé, ce qu’elle a perdu, ce qu’elle a traversé, ce qu’elle a tu et ce qu’elle n’a parfois jamais réussi à réparer. Certaines générations ont tenu simplement parce qu’elles n’avaient pas le choix, et derrière cette capacité à survivre peut-être restée une souffrance qui n’a jamais vraiment trouvé d’endroit où se déposer. Dans mon modèle, certains enfants peuvent arriver dans la vie avec une charge émotionnelle déjà extrêmement lourde. Ce n’est ni une condamnation ni un destin. C’est un poids intérieur dont ils ne connaissent pas nécessairement l’origine. Parfois, ce qu’ils ressentent semble beaucoup plus grand que ce qu’ils vivent. La tristesse paraît démesurée, la peur de perdre ceux qu’ils aiment devient envahissante, une honte existe sans qu’ils sachent vraiment pourquoi, et peut apparaître cette sensation presque incompréhensible chez un être si jeune : être déjà fatigué de vivre alors qu’il commence à peine.