Ma mère la pauvre……
Ce que je vais vous dire n’engage que moi. C’est mon point de vue, nourri par mon travail et par les grilles de lecture mon expérience et ce que j’ai développé, le Transposé Familia et le Transposé Totallis.
Je vous propose de regarder une place dans la famille : celle de l’enfant qui a tellement compris sa mère qu’il n’a jamais eu le droit de se comprendre lui-même.
« ma mère, la pauvre. »
Cette phrase arrive parfois au moment précis où quelqu’un commence à parler de lui.
« Vous étiez souvent seul enfant ? »
« Oui, mais ma mère, la pauvre, elle travaillait beaucoup. »
« Vous pouviez lui raconter votre chagrin ? »
« Elle était dépressive. Elle avait déjà tellement de problèmes. »
« Et quand vous aviez peur ? »
« Ma mère était malade. Vous comprenez, ce n’était pas de sa faute. »
Je comprends. Mais j’aimerais savoir qui vous consolait.
Un adulte est venu parler de son enfance. Quelques minutes plus tard, nous connaissons les malheurs de sa mère. Nous savons qu’elle était seule, pauvre, abandonnée, orpheline déprimée . Nous savons qu’elle n’avait pas été aimée. L’enfant dont nous devions parler a de nouveau quitté la conversation.
Il a laissé sa place.
« Ma mère était orpheline. Sa propre mère est morte en couches. » Alors la souffrance change de génération avant même d’avoir pu être entendue. Nous sommes auprès d’une petite fille d’autrefois, celle qui deviendra la mère. Et auprès de l’enfant qu’elle a eu, plus tard, il n’y a toujours personne.
Toute l’histoire de la mère peut être vraie. Son épuisement peut être vrai. Sa maladie, sa solitude, son deuil peuvent être vrais. L’enfant a pourtant eu froid dans cette maison. Il a eu peur. Il a attendu un regard. La vérité de l’une n’efface pas la vie de l’autre.
Un enfant ne rencontre pas sa mère avec un dossier entre les mains. Il ne connaît pas toute son histoire. Il connaît une porte qui reste fermée. Une voix qu’il faut surveiller. Un visage sur lequel il cherche la permission de s’approcher. Il connaît le moment où il a quelque chose à dire et où il comprend que ce n’est encore pas le bon moment.
Plus tard, il trouvera les explications. Souvent, il les apprendra très bien. Il pourra raconter ce qui a manqué à sa mère avec une précision qu’il n’aura jamais accordée à ses propres manques.
« Ma mère travaillait beaucoup. » Oui. Et quelqu’un attendait chaque soir qu’elle rentre, en espérant qu’il lui resterait un peu de présence après tout ce qu’elle avait donné au monde.
« Ma mère était pauvre. » La pauvreté rend la vie difficile. Mais la question de l’enfant ne se résume pas à ce qu’il y avait dans les placards. Il pouvait aussi chercher des bras, une écoute, quelqu’un qui remarque qu’il allait mal.
« Ma mère était seule. » Alors il fallait lui tenir compagnie. Ne pas trop sortir. Ne pas être trop heureux ailleurs. Parfois, rentrer plus tôt pour qu’elle ne passe pas la soirée avec son chagrin.
« Ma mère était malade. » Et la petite fille était devenue raisonnable. Elle disait que tout allait bien. Elle avait compris que sa mauvaise note, son conflit à l’école, sa peine amoureuse risquaient d’être une inquiétude de plus.
On lui disait : « Tu es formidable. On peut compter sur toi. » Elle aurait peut-être préféré entendre : « Tu peux compter sur moi. »
Dans certaines familles, l’enfant apprend à reconnaître le bruit des pas avant de reconnaître ce qu’il ressent. Il sait ce que signifie une façon de poser un sac, de fermer une porte, de respirer à table. Il ajuste sa présence. Aujourd’hui, il faut faire rire maman. Aujourd’hui, il faut se taire. Aujourd’hui, surtout, il ne faut rien demander.
Il devient expert dans une vie qui n’est pas la sienne.
Et tout le monde peut admirer sa maturité. Personne ne voit nécessairement ce qu’elle lui coûte. Il sait préparer un repas, rassurer un adulte, garder un secret. Il sait presque tout faire, sauf se laisser aider sans avoir honte.
La parentification désigne ce renversement où un enfant porte des responsabilités d’adulte qui dépassent sa place et ses possibilités. Le poids peut être matériel. Il peut aussi être émotionnel : devoir soutenir le parent, contenir ses peurs, devenir celui auprès de qui il dépose sa détresse.
« Ma mère me disait tout. Nous étions très proches. »
Que pouvait faire cette petite fille de ce qu’on lui disait ? Où déposait-elle, ensuite, les confidences sur le père, les humiliations du couple, les problèmes d’argent, la peur d’être abandonnée ? Elle avait neuf ans. Elle devait aller dormir. Et elle emportait dans son lit une histoire qu’aucun enfant de neuf ans ne devrait avoir à résoudre.
Une mère peut parler de ce qu’elle ressent à son enfant. Ce qui devient destructeur, c’est de faire de lui le responsable de son équilibre, son soutien indispensable, le gardien de ce qu’elle ne peut confier à d’autres adultes. L’enfant peut aimer cette proximité et en être prisonnier. Il peut se sentir choisi, tout en perdant la liberté d’être petit.
Puis l’adolescence arrive. Il voudrait fermer sa porte, partir avec ses amis, être amoureux. Mais chaque mouvement vers sa propre vie ressemble à un abandon. Maman a déjà tellement souffert. Comment lui infliger, en plus, le bonheur de son enfant loin d’elle ?
La culpabilité accompagne alors ce qui devrait pouvoir grandir librement. Même sa joie doit présenter des excuses.
Et un jour, cet enfant devenu adulte prononce une autre phrase : « Ma mère s’est sacrifiée pour moi. »
Je veux être très claire sur ce point : à mes yeux, une mère n’est jamais dans le sacrifice. Elle est dans le devoir. Le sacrifice maternel n’existe pas dans ma manière de comprendre ce lien.
Dans les situations de libre choix dont je parle, une adulte peut consentir à une relation sexuelle, décider de poursuivre une grossesse, choisir de devenir mère. Accueillir un enfant engage sa responsabilité. Toutes les maternités ne procèdent pas d’un choix libre ; cela ne rend jamais l’enfant responsable des circonstances de sa naissance.
Nourrir cet enfant, le protéger, veiller à sa sécurité, lui permettre de grandir : ce sont des responsabilités parentales. Elles peuvent demander des efforts considérables. Je ne minimise ni la fatigue, ni le travail, ni les renoncements. Je refuse qu’ils soient présentés à l’enfant comme une faveur dont il devra payer le prix.
Cet enfant n’a pas négocié sa naissance. Il n’a signé aucun engagement à consoler sa mère jusqu’à sa mort. « Je me sacrifie pour vous », « je fais tout ça pour vous » peuvent l’amener à entendre : « Ton existence me coûte ma vie. » Que peut-il répondre ? Qu’il va manger moins ? Avoir moins froid ? Essayer de ne plus avoir besoin qu’on s’occupe de lui ?
« Après tout ce que j’ai fait pour toi. »
Combien d’adultes entendent encore cette phrase lorsqu’ils veulent poser une limite ? Leur mère n’est parfois même plus là. Ils savent pourtant ce qu’elle aurait dit. Ils sentent déjà le reproche. Ils se préparent à défendre leur droit de rentrer chez eux, de refuser une demande, de vivre un dimanche tranquille.
Le sacrifice devient alors impossible à rembourser. Et l’enfant grandit avec cette impression terrible : vivre sa vie, ce serait prendre encore quelque chose à sa mère.
Parfois, une autre justification vient refermer la conversation : « Ma mère m’aime à sa manière. Elle est très protectrice. »
Que signifie cette protection lorsqu’elle empêche de partir, de choisir, d’aimer ailleurs ? Une mère peut dire « je m’inquiète pour toi » et demander que son enfant renonce à ce qui le rend heureux pour calmer cette inquiétude. Il apprend alors que sa liberté est dangereuse pour elle. Il reste à portée de sa peur.
Protéger un enfant, c’est aussi lui permettre d’acquérir la sécurité dont il aura besoin pour vivre sans nous. Posséder, c’est lui demander de rester nécessaire à notre équilibre. Une vie a commencé dans le corps d’une femme. Elle n’est pas pour autant sa propriété.
Dans mon langage, la tête représente ici la peur qui anticipe, surveille et veut tout maîtriser. Le cœur représente l’amour qui s’intéresse à la personne réelle. Lorsqu’on éduque depuis cette peur, on risque de regarder l’enfant à travers tout ce qu’on redoute, au lieu de découvrir qui il devient. Réfléchir reste nécessaire pour prendre soin de lui ; c’est le pouvoir donné à la peur que j’interroge.
Aimer quelqu’un, à mes yeux, c’est mettre en place ce qui est en notre pouvoir pour qu’il soit bien et pouvoir se réjouir de son bonheur. Même lorsque ce bonheur nous oblige à renoncer à la place que nous pensions occuper dans sa vie. Éduquer avec le cœur demande aussi des limites, de la présence, de la responsabilité. Cela demande surtout de ne pas confondre ce qui rassure le parent avec ce qui aide l’enfant à grandir.
« Elle m’aime à sa manière » mérite parfois d’être prolongé par une question : « Quelle place cette manière d’aimer laisse-t-elle à ce que je suis ? »
Dans ma grille du Transposé Familia, je regarde comment cette place peut se rejouer dans d’autres liens. Une femme peut, par exemple, se retrouver auprès d’un conjoint centré sur lui-même, qui remarque ses services beaucoup plus que sa présence. Elle connaît ses blessures. Elle sait pourquoi il se ferme. Elle explique sa dureté par son enfance, son travail, sa fatigue.
À propos d’elle-même, elle dit seulement : « Je suis peut-être trop exigeante. »
Le prénom a changé. Elle est toujours celle qui comprend. Celle qui attend. Celle dont le besoin d’attention doit être réduit pour préserver quelqu’un d’autre.
Cette répétition est une piste de lecture, pas une destinée. Elle ne signifie jamais qu’une femme provoque les violences qu’elle subit ou qu’elle en est responsable. Elle nous invite à regarder la difficulté de quitter une place longtemps confondue avec l’amour.
Et lorsqu’elle se sépare, l’histoire peut continuer à résonner ailleurs. C’est ce que j’explore avec le Transposé Totallis : la manière dont une même place intérieure peut se retrouver dans différents espaces de la vie.
Imaginons cette femme devant une juge aux affaires familiales. Elle espère être entendue. Une décision favorise son mari, ou laisse une souffrance réelle sans reconnaissance. Dans cet exemple, la femme qui représente l’autorité ne devient pas pour autant sa mère. Mais ce qui se réveille chez elle peut être très ancien : encore une fois, quelqu’un d’autre paraît avoir toutes les raisons. Encore une fois, elle se demande ce qu’elle a fait de mal.
Sa culpabilité ne commande pas les choix de la juge. Elle ne fabrique ni une injustice, ni le comportement de son mari. Mon interrogation porte sur ce qu’elle éprouve face à cette autorité, sur la manière dont elle ose parler, sur la place qu’elle s’accorde quand sa parole rencontre une opposition.
Elle peut avoir quitté un homme et continuer à se défendre intérieurement devant sa mère. Elle peut demander justice tout en éprouvant de la honte à nommer ce qu’elle a subi. Elle peut expliquer la conduite de celui qui l’a blessée, au moment même où elle a besoin d’être protégée.
Le « oui, mais ma mère, la pauvre » a voyagé.
Il peut devenir : « Mon mari a beaucoup souffert. » Ou : « Ma responsable subit une telle pression. » L’autre a une histoire. Des circonstances. Une raison de se comporter ainsi. Et soi-même, une obligation de comprendre davantage.
Ce qui me touche profondément, c’est que cette défense protège parfois le lien au prix de la personne qui en a besoin. Enfant, reconnaître que sa mère ne le protège pas peut être terrifiant. Se croire difficile laisse au moins l’espoir de changer quelque chose : devenir plus sage, plus utile, plus discret. Peut-être qu’alors maman pourra l’aimer comme il l’attend.
Cet espoir peut survivre très longtemps. À quarante ans, à soixante ans, une part de soi peut encore travailler à devenir l’enfant qui ne donnera plus aucune raison de l’oublier.
Quand je parle d’une partie enfant restée dans un espace-temps ancien, je parle de cette expérience intérieure : les années ont passé, mais certains besoins, certaines peurs demeurent liés à ce qui n’a jamais été reconnu. L’adulte sait qu’il peut partir. Quelque chose en lui attend encore l’autorisation.
Il a une vie entière derrière lui. Et il peut suffire d’un soupir de sa mère pour qu’il retrouve la honte de ses sept ans.
Alors je voudrais poser une question très simple : depuis quelle place racontez-vous votre enfance ?
Depuis la place de l’adulte qui connaît les circonstances ? Ou depuis celle de l’enfant qui les a traversées sans pouvoir les choisir ?
Les deux récits peuvent exister. La mère a pu faire ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle avait. Son enfant a pu manquer de ce dont il avait besoin. Reconnaître ce manque ne prononce aucune sentence sur la valeur de cette femme. Cela permet enfin de ne pas laisser son enfant seul avec les conséquences.
Dire « j’ai eu peur » ne signifie pas « ma mère est un monstre ». Dire « j’étais seul » ne signifie pas « elle n’a jamais rien fait pour moi ». Une enfance peut contenir des souvenirs heureux et des blessures profondes. Le bon souvenir ne demande pas au mauvais de disparaître.
La colère, elle aussi, peut avoir une place. On peut être en colère d’avoir attendu, d’avoir dû s’occuper des autres, de n’avoir jamais été consolé. On peut éprouver cette colère et aimer sa mère. Il n’est pas nécessaire de choisir un sentiment acceptable et de chasser tous les autres.
La tristesse peut dire ce qui a manqué. La peur peut rappeler ce qu’il fallait surveiller. L’insécurité peut porter les nuits où personne ne venait. Et la culpabilité peut raconter cette ancienne tentative de prendre sur soi ce qu’un enfant ne pouvait pas réparer.
Nommer tout cela n’oblige personne à organiser une confrontation. Une mère peut être absente, morte, ou incapable d’entendre. La reconnaissance de l’enfant ne devrait plus dépendre uniquement de sa réponse.
Elle peut commencer lorsqu’un adulte cesse de corriger immédiatement ce qu’il vient de ressentir.
« Je sais pourquoi ma mère n’était pas disponible. Et j’ai souffert de son absence. »
Cette phrase laisse enfin deux personnes dans la même histoire.
Je pense à ceux qui ont préparé le dîner avant leurs devoirs. À ceux qui ont écouté une mère pleurer derrière une porte et se sont demandé ce qu’ils pourraient faire pour la sauver. À ceux qui ont gardé pour eux un chagrin trop petit, pensaient-ils, à côté du sien.
Ils ne savaient pas qu’ils avaient le droit d’être consolés sans présenter d’abord les raisons pour lesquelles maman ne pouvait pas le faire.
Aujourd’hui encore, lorsqu’on leur demande ce qu’ils ont vécu, ils répondent : « Ma mère, la pauvre. »
J’aimerais qu’un jour ils puissent finir leur phrase. Qu’ils puissent raconter l’enfant qui attendait dans la pièce d’à côté. Lui rendre son âge. Lui rendre le droit d’avoir eu besoin. Reconnaître qu’il a été blessé, parfois maltraité, sans lui demander de transformer cette reconnaissance en haine.
Et lorsqu’ils sentiront venir, une fois encore, les mots « ma mère, la pauvre », j’aimerais qu’ils puissent rester un instant auprès d’eux-mêmes.
Se rappeler ce petit garçon. Cette petite fille. Prenez entre vos mains sa photo regardez cet(te) enfant Et dire doucement : « Moi aussi, j’étais là »… et simplement « je t’aime… et je te promets que plus personne ne te manquera de respect et que je serai toujours là pour toi » MF❤️
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6 comments
Myriam Fassio
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Ma mère la pauvre……
MENSOR: La réVolution pSy
MenSor , communauté dédiée au partage d’outils "nouvelle génération".
Mon but : je vous transmets mes enseignements et mes formations pour pros
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