le Diktat des maths
Quand l’école confond la performance sous pression avec l’intelligence
Je voudrais vous parler d’un enfant assis devant une feuille de mathématiques. Quelques minutes auparavant, cet enfant discutait, inventait, argumentait. Il pouvait comprendre les émotions des autres avec une finesse étonnante, construire mentalement des systèmes complexes, poser des questions auxquelles aucun adulte n’avait pensé. Mais maintenant, devant cette feuille, quelque chose s’est arrêté. Son cœur s’accélère. Ses mains deviennent moites. Les chiffres semblent se déplacer. Il relit trois fois la même consigne sans parvenir à en saisir le sens. Autour de lui, les autres écrivent. L’horloge avance. Le professeur annonce qu’il ne reste plus que dix minutes. Et cette phrase apparaît dans son esprit : « Je vais encore être nul. »
Quelques jours plus tard, il reçoit sa note : 4 sur 20.
Mais ce n’est pas seulement une note qu’il reçoit. Il reçoit un verdict sur son intelligence. Il reçoit le regard inquiet de ses parents. Il entend peut-être : « Avec de telles notes en maths, tu ne pourras pas faire de grandes études. » Ou cette phrase, apparemment plus douce, mais tout aussi définitive : « Ce n’est pas grave, tout le monde ne peut pas être intelligent en maths. »
Progressivement, l’enfant ne dit plus : « J’ai échoué à un contrôle. » Il dit : « Je suis nul en maths. » Puis, un jour, il ne dit même plus : « Je suis nul en maths. » Il dit : « Je suis nul. »
Voilà comment une difficulté située dans une matière, à un moment précis et dans des conditions émotionnelles particulières, peut devenir une identité.
Comment avons-nous pu faire d’une discipline aussi magnifique que les mathématiques un tribunal de la valeur intellectuelle des enfants ? Comment avons-nous pu décider qu’un élève rapide devant une équation serait destiné à réussir, tandis qu’un enfant paralysé devant la même équation devrait apprendre à réduire ses ambitions ?
Cette hiérarchie n’est pas naturelle. Elle est historique.
Pendant très longtemps, en France, la discipline qui sélectionnait les élites n’était pas les mathématiques. C’étaient les humanités classiques, le latin et le grec. Maîtriser les langues anciennes constituait une marque de distinction sociale et culturelle. Puis la France révolutionnaire et napoléonienne a construit un État centralisé qui avait besoin d’ingénieurs, de militaires, de cartographes et de grands techniciens. Fondée en 1794, l’École polytechnique a organisé son recrutement autour d’un concours exigeant dans lequel les sciences exactes occupaient une place centrale. Ce modèle de sélection a ensuite profondément influencé les grandes écoles et la formation des élites françaises. L’historien Bruno Belhoste rappelle que le concours est devenu, à partir de la fin du XIXᵉ siècle, l’un des principaux instruments de recrutement des élites en France.
Les mathématiques présentaient une caractéristique particulièrement séduisante pour une institution chargée de classer des milliers d’élèves : elles donnaient l’apparence d’une mesure parfaitement objective. Une réponse était juste ou fausse. Une copie pouvait être notée, comparée et classée. On pouvait transformer des raisonnements humains extrêmement complexes en une série de résultats chiffrés.
Mais ce qui paraissait objectif n’était pas nécessairement complet.
Après la Seconde Guerre mondiale, dans une France en pleine industrialisation, les compétences scientifiques sont devenues synonymes de modernité, de progrès et de puissance économique. La réforme de 1965 a notamment consacré la série C, centrée sur les mathématiques et les sciences physiques. À la fin des années 1960, l’arrivée des « mathématiques modernes » a encore renforcé l’abstraction et le formalisme.
Un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale formule ce basculement de manière extrêmement claire : les mathématiques ont alors remplacé les langues anciennes dans leur fonction de sélection. La série C est devenue la série reine, puis la série S a hérité de ce prestige. L’excellence mathématique était attendue par l’institution, mais aussi par les familles et par les élèves eux-mêmes.
En 1993, la réforme du baccalauréat voulait pourtant redonner une égale dignité aux différentes séries. La série C était devenue une formation généraliste de très haut niveau, permettant d’accéder à presque toutes les études, y compris lorsqu’elles n’étaient pas scientifiques. Elle finissait donc par « écraser » symboliquement les autres orientations. Pourtant, le passage de C à S, puis la disparition des anciennes séries, n’a pas entièrement supprimé cette hiérarchie.
Nous avons changé les noms, mais nous avons conservé le programme collectif : les mathématiques ouvriraient toutes les portes, tandis que leur absence risquerait de les fermer.
Voilà pourquoi les mathématiques sont devenues si douloureuses pour tant de parents. Derrière une note, ils ne voient pas seulement un apprentissage en cours. Ils voient l’avenir social de leur enfant. Ils voient ses études, son métier, sa sécurité matérielle et sa capacité à trouver une place dans la société. Lorsqu’ils demandent : « Combien as-tu eu en maths ? », ils posent parfois inconsciemment une autre question : « Est-ce que tu seras en sécurité lorsque je ne pourrai plus te protéger ? »
C’est ici que la grille du Transposé Familia nous permet de comprendre quelque chose d’essentiel.
Un enfant n’entre jamais seul dans une salle de classe. Il y entre avec l’histoire scolaire de sa famille. Avec le grand-père qui n’a pas pu étudier. Avec la mère qui a été humiliée au tableau. Avec le père qui a dû abandonner l’école pour travailler. Avec les espoirs de promotion sociale, les déclassements, les comparaisons entre frères et sœurs, les rêves inaccomplis et les blessures de reconnaissance.
Parfois, l’enfant ne doit plus seulement résoudre un problème. Il doit réparer une histoire familiale.
Il doit réussir pour que les sacrifices de ses parents aient un sens. Il doit devenir l’enfant qui élèvera symboliquement toute la famille. Sa réussite n’est plus seulement désirée : elle devient nécessaire. Et lorsqu’une réussite devient nécessaire, l’erreur n’est plus vécue comme une étape de l’apprentissage. Elle devient un danger.
Dans la lecture du Transposé Totallis, ce programme familial s’inscrit lui-même dans un programme collectif beaucoup plus vaste. Pendant des générations, la société française a associé la maîtrise des mathématiques à la rationalité, la rationalité à l’intelligence, l’intelligence à la réussite, et la réussite à la sécurité. Une chaîne inconsciente s’est constituée :
Mathématiques égale intelligence.
Intelligence égale diplôme.
Diplôme égale statut.
Statut égale sécurité.
Le problème n’est pas que chacune de ces relations soit toujours fausse. Le problème est qu’elles ont été transformées en équivalence absolue.
Or une note de mathématiques ne mesure jamais l’intelligence entière d’un enfant. Elle mesure sa performance face à certaines tâches, à un instant donné, avec une méthode d’enseignement particulière, dans un environnement particulier et sous un certain niveau de pression.
Les recherches sur l’anxiété mathématique montrent précisément que la peur peut dégrader les performances. Pour résoudre un problème, nous avons besoin de notre mémoire de travail. C’est elle qui nous permet de conserver plusieurs informations actives, de suivre les étapes d’un raisonnement, de comparer des hypothèses et de revenir en arrière lorsqu’une piste ne fonctionne pas.
Mais la mémoire de travail dispose d’une capacité limitée.
Lorsqu’un enfant pense simultanément : « Je vais me tromper », « Les autres sont plus rapides », « Mon père va être déçu », « Le professeur va m’interroger » et « Je n’aurai jamais le métier que je veux », ces pensées occupent une partie de l’espace mental dont il aurait justement besoin pour réfléchir. L’anxiété perturbe également le contrôle de l’attention : l’attention n’est plus entièrement dirigée vers le problème, car elle est captée par la menace et par les inquiétudes.
L’enfant n’a pas nécessairement perdu ses connaissances. Il en a momentanément perdu l’accès fonctionnel.
C’est cela que les adultes décrivent parfois comme un « cerveau qui fige ». Le cerveau ne s’est pas vidé. Le système cognitif est saturé. Une partie de ses ressources a été réquisitionnée par la protection.
Les mathématiques sont particulièrement vulnérables à ce phénomène parce qu’elles exigent souvent de maintenir plusieurs éléments en mémoire simultanément. Une seule rupture dans la chaîne peut désorganiser tout le raisonnement. Des travaux menés auprès d’élèves du secondaire ont ainsi établi des liens entre anxiété mathématique, mémoire de travail et diminution des performances.
Plus troublant encore : certaines expériences classiques sur le phénomène de « choking under pressure », l’effondrement sous la pression, ont montré que des personnes disposant d’une mémoire de travail élevée pouvaient être particulièrement pénalisées dans certaines tâches mathématiques complexes. Elles possèdent normalement davantage de ressources et utilisent des stratégies élaborées, mais la pression vient précisément perturber les ressources sur lesquelles elles s’appuient.
Cela ne signifie pas que les personnes intelligentes sont nécessairement anxieuses. Cela signifie qu’une mauvaise performance sous pression ne permet pas de conclure à une faible intelligence. L’anxiété peut coexister avec une intelligence élevée et en masquer l’expression.
Cette distinction est fondamentale pour les enfants hypersensibles. Tous les enfants hypersensibles ne figent pas devant les mathématiques, et tous les enfants anxieux en mathématiques ne sont pas hypersensibles. Mais lorsqu’un enfant possède une réactivité émotionnelle ou sensorielle importante, il peut percevoir avec une intensité particulière le regard du professeur, le silence de la classe, le bruit de l’horloge, l’impatience d’un parent ou la comparaison avec les autres.
Là où un autre enfant perçoit une évaluation, lui peut ressentir une menace identitaire.
Il en va de même pour les enfants présentant un trouble de l’attention. Le TDAH ne détermine pas le niveau intellectuel : il existe des profils extrêmement différents, y compris des enfants possédant une efficience cognitive élevée. Mais la mobilisation fluctuante de l’attention, le fonctionnement de la mémoire de travail, l’impulsivité et la pression temporelle peuvent rendre leurs performances très variables. Une note obtenue dans une épreuve chronométrée ne suffit donc jamais à décrire leur potentiel.
En 2022, 64,2 % des élèves français de 15 ans déclaraient avoir peur d’obtenir de mauvaises notes en mathématiques. La France se situait alors dans la moyenne de l’OCDE, ce qui montre que l’anxiété mathématique n’est pas exclusivement française. Mais notre système de grandes écoles, de concours et de filières historiquement hiérarchisées lui a donné une signification culturelle particulière. La même enquête montre aussi que cette peur concernait 71,9 % des filles contre 55,6 % des garçons en France.
Nous voyons alors apparaître un cercle redoutable.
L’enfant obtient une mauvaise note.
La famille s’inquiète.
L’enfant comprend que cette matière décidera de son avenir.
Son anxiété augmente.
Une partie de sa mémoire de travail est mobilisée par cette anxiété.
Sa performance diminue.
La nouvelle mauvaise note semble confirmer qu’il n’est pas intelligent.
Le système finit par produire la preuve de la croyance qu’il avait lui-même installée.
Il faut naturellement rester précis : certains enfants ont réellement des connaissances mathématiques insuffisantes. L’anxiété n’explique pas toutes les difficultés. Mais un manque d’apprentissage et une anxiété peuvent coexister, puis s’alimenter réciproquement. Moins l’enfant comprend, plus il a peur. Plus il a peur, moins il peut apprendre efficacement. Répondre uniquement par davantage d’exercices ou davantage de pression peut alors aggraver exactement le mécanisme que l’on voulait corriger.
Des milliers d’adultes reprennent un jour des études, découvrent une nouvelle manière d’apprendre et réussissent dans des domaines dont ils s’étaient crus incapables. Ils ne sont pas devenus soudainement intelligents à quarante ans. Ils ont parfois rencontré un environnement différent : davantage de sens, moins d’humiliation, une motivation choisie, un rythme plus adapté et le droit de ne pas connaître immédiatement la réponse.
Le potentiel était là. Les conditions d’accès ont changé.
Je ne souhaite pas accuser les mathématiques. Elles constituent une langue extraordinaire. Elles permettent de comprendre le mouvement des planètes, de construire des ponts, d’étudier les épidémies, de créer des œuvres architecturales et de révéler des structures invisibles. Le problème n’est pas la place des mathématiques dans l’éducation. Le problème commence lorsque nous leur demandons de mesurer ce qu’elles ne peuvent pas mesurer : la totalité de l’intelligence humaine et la valeur d’un enfant.
Il ne s’agit pas de détrôner les mathématiques pour couronner une autre discipline. Il s’agit de renoncer à l’idée qu’une seule forme de compétence pourrait gouverner toutes les autres.
L’école pourrait commencer par distinguer ce qu’elle cherche réellement à évaluer. Veut-elle mesurer la rapidité de calcul ? La compréhension d’un concept ? La capacité de raisonnement ? La créativité dans la recherche d’une solution ? La mémorisation d’une méthode ? La capacité à travailler sous contrainte de temps ? Ce sont des aptitudes différentes. Les regrouper dans une seule note rend l’évaluation moins précise, et non plus exigeante.
Un élève devrait pouvoir être observé dans plusieurs conditions : avec ou sans contrainte temporelle, à l’écrit et parfois à l’oral, lors d’une première tentative puis après un retour pédagogique. Il faudrait pouvoir identifier l’anxiété avant de conclure à l’incompétence. Les évaluations formatives, qui servent à comprendre les erreurs et à faire progresser plutôt qu’à classer, sont d’ailleurs associées à une anxiété mathématique moins importante dans de nombreux pays.
Nous pourrions aussi cesser de dire : « C’est pourtant facile. » Une notion peut être facile pour celui qui l’a intégrée et inaccessible pour celui dont le système est en état d’alerte. Dire qu’une tâche est facile n’aide pas l’enfant à la comprendre. Cela ajoute simplement la honte de ne pas réussir quelque chose que les autres considèrent comme évident.
Les parents, eux aussi, peuvent transformer profondément le programme transmis. Au lieu de dire : « Dans la famille, nous avons toujours été nuls en maths », ils peuvent dire : « Dans notre famille, plusieurs personnes ont eu peur des mathématiques, mais cette histoire ne décide pas de la tienne. » Au lieu de demander immédiatement la note, ils peuvent demander : « Qu’as-tu compris ? À quel moment as-tu perdu le fil ? Qu’est-ce qui t’aurait permis de réfléchir plus sereinement ? »
L’objectif n’est pas de protéger l’enfant de toute difficulté. L’objectif est de lui offrir suffisamment de sécurité pour qu’il puisse réellement rencontrer la difficulté.
Une exigence sans sécurité mesure souvent la résistance au stress. Une exigence accompagnée de sécurité peut révéler les compétences.
Regardons maintenant une dernière fois l’enfant assis devant sa feuille. Sa page est presque blanche. Nous pourrions croire que son esprit est vide. Il est peut-être, au contraire, encombré de tout ce que les générations précédentes ont déposé autour de cette matière : la peur de l’échec, le désir d’ascension sociale, les humiliations scolaires, la nécessité de rendre ses parents fiers, la crainte de perdre leur reconnaissance et l’idée que son avenir se joue aujourd’hui, entre deux fractions.
Sa copie ne nous montre pas nécessairement les limites de son intelligence. Elle nous montre ce que son intelligence a pu produire dans cet état précis.
Une note est une photographie prise dans certaines conditions météorologiques. Elle n’est pas la carte entière d’un territoire.
Nous ne demandons pas à l’école d’abaisser son niveau d’exigence. Nous lui demandons d’élever son niveau de précision. De ne plus confondre ignorance et sidération, lenteur et incapacité, attention fluctuante et absence d’intelligence, erreur et absence d’avenir.
Un enfant qui se fige n’est pas nécessairement un enfant qui ne sait pas. C’est parfois un enfant qui ne se sent plus suffisamment en sécurité pour accéder à ce qu’il sait.
Les mathématiques devraient nous apprendre à raisonner, à chercher, à douter et à recommencer. Elles ne devraient jamais apprendre à un enfant qu’un résultat insuffisant fait de lui un être insuffisant.
Notre mission n’est donc pas de sauver les enfants des mathématiques. Elle est de libérer les mathématiques de la fonction de juge que nous leur avons imposée.
Pour qu’elles redeviennent ce qu’elles auraient toujours dû être : non pas une frontière entre les intelligents et les autres, mais une porte supplémentaire vers la compréhension du monde. avec tout mon amour pour les maths! 🫶
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Myriam Fassio
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le Diktat des maths
MENSOR: La réVolution pSy
MenSor , communauté dédiée au partage d’outils "nouvelle génération".
Mon but : je vous transmets mes enseignements et mes formations pour pros
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